lundi, septembre 05, 2011

La campagne de peur de la Commission Levant/Duhaime


Belle démonstration de convergence d’opinion – références à l’URSS et tout - que les sorties de messieurs Éric Duhaime et Ezra Levant qui ont pourfendu dans les médias de Québécor l’idée de créer un titre professionnel de journaliste au Québec. Un danger pour la démocratie et une façon pour une profession bornée et gangrenée par sa propre démagogie de conserver ses privilèges, pensent-ils.

« Seuls les dictateurs souhaitent que leurs journalistes soient accrédités (par le gouvernement) », écrit Levant dans le Calgary Sun en agitant ses pompons bleu foncé. Eh bien, la Belgique – qui reconnaît le titre professionnel de journaliste depuis 1963 – doit être la seule dictature au monde qui est actuellement sans gouvernement.

D’emblée, je soulignerai que je reconnais à ces deux crieurs publics – ils n’aimeraient sûrement pas être appelés « journalistes » - deux qualités qu’ils partagent : intelligents et possédant une intégrité qui les rend fidèles à leur propos et à leur idéologie respective – le premier est libertarien, le second un farouche conservateur – ce qui est tout à fait louable. Éric Duhaime est même un peu comme mon Jack Layton, un gars avec qui j’irais prendre une bière. J’ai même applaudi son initiative lorsqu’il a organisé une manifestation en soutien à la boutique le Marcheur.

De même, je crois personnellement que madame St-Pierre exagère un tantinet quand elle dit que le journalisme est « en danger ». Je vois plutôt le métier - que je pratique depuis peu, dois-je l’admettre – comme subissant une transformation qui n’est pas étrangère aux bouleversements technologiques des dix dernières années.

Ces qualités ne les protègent cependant pas de leur aveuglement idéologique dans leur croisade contre un supposé establishment médiatique québécois universellement souverainiste, syndicaliste, gauchiste et anglophobe.

Duhaime et Levant voient dans la création d’un titre professionnel de journaliste une étatisation de la profession journalistique et un mécanisme de contrôle de l’information qui prendra le citoyen, désormais privé de la capacité de s’informer à l’extérieur de sources « officielles », en otage. Bref, le corps de presse québécois deviendra un ministère de la propagande d’un sinistre agenda sociopolitique (imaginaire) que partage tous les journalistes membres de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, qui sera vraisemblablement tributaire de l’accréditation de ce titre qu’il faut craindre comme la progéniture de la peste et du choléra.

Le hic pour le duo dynamique de l’empire : cette mainmise de l’État sur la circulation de l’information est une lubie en direct de ce monde manichéen dans lequel  les deux chroniqueurs semblent vivre.
Duhaime paraît effrayé par l’unité de la FPJQ. « (La ministre) St-Pierre et (Dominique) Payette veulent donner le droit exclusif à la Fédération professionnelle des journalistes du Québec de décerner le titre tant convoité. Et 86,8% des membres de la FPJQ se prononcent en faveur de ce statut professionnel. Quel courage de vouloir éliminer la concurrence en utilisant la coercition de l’État ». Quelle concurrence ? Celle de Québécor, qui a agi comme un enfant en crise en se dérobant au Conseil de Presse du Québec suite à des décisions cinglantes à son endroit visant ses pratiques journalistiques?
Sans parler des 86,8% de journalistes qui sont d’accord pour être encore plus imputables qu’ils ne le sont déjà...
Ne faut-il pas plutôt voir ce statut de journaliste « professionnel » comme un gage de qualité du fait que les titulaires sont régis par un code d’éthique et soumis à un organe déontologique, le Conseil de Presse ?

Duhaime dit aussi qu’« une société plus scolarisée, où les sources d’information se multiplient, est plus difficile à berner, à dominer. On n’en a plus rien à foutre de leur nostalgie soviétique. Ils n’arrêtent plus le progrès ». En grand défenseur de la liberté d’expression, pourquoi ne s’insurge-t-il pas plutôt contre la création de cette huître qu’est devenue le gouvernement fédéral ? 

Et à qui profiterait la dégradation de la qualité de l’information sinon à un groupe médiatique qui, justement, a décidé de faire cavalier seul et de ne pas se soumettre à aucune autre éthique que celle de ses propres intérêts et non ceux du public ?

« Je remercie le ciel de ne pas être allé à l’école de journalisme », écrit Levant. Encore faudrait-il que ce soit un pré requis pour accéder à la profession. Il croit également que les journalistes « professionnels », forts d’accès privilégiés aux sources gouvernementales, deviendront de facto des agents d’information du gouvernement (ah, bon), en profitant pour enfourcher son cheval de bataille préféré : la démonisation de la méchante CBC, probablement le médium le plus critique envers les gouvernements présent et passés. Où ça, les agents d’information du gouvernement ?

« Les médias », aveuglément pro-syndicalistes ? J’imagine que c’est pour ça que des journalistes syndiqués ont enquêté sur les agissements des grandes centrales syndicales dans l’industrie de la construction. Surtout que parmi les plus grands bénéficiaires d’un tel titre figurent les journalistes indépendants qu’on peut voir comme de petites PME à un employé...Non-syndiqué. L’accréditation professionnelle pourrait leur permettre d’améliorer leurs conditions de travail, notamment en facilitant la négociation collective des contrats de travail.

Levant vante les vertus du journalisme citoyen. Bien sûr, les médias sociaux nous permettent de suivre des soulèvements populaires au Moyen-Orient en temps réel, même lorsqu’une blogueuse syrienne est en fait un Américain dans son sous-sol d’Edimbourg.

Et comme l’ont démontré les vains efforts de la Chine à contrôler internet, il y a fort à parier que
l’information sera tout aussi accessible qu’avant, seulement il y aura ce sceau de garantie de qualité. ISO 9000, version journalisme.

Ce n’est pas l’accès des citoyens à une information « libre » que défendent Ezra Levant et Éric Duhaime, mais plutôt une idéologie. Alors comment ne pas voir dans leurs diatribes un zeste de paranoïa doublé d’un soupçon de mauvaise foi ?

L’explosion technologique de la dernière décennie permet désormais à quiconque muni d’un téléphone intelligent, d’une caméra, d’une connexion internet et d’une bonne réserve de temps libre de produire du contenu d’une certaine qualité et de le diffuser sur le web. Inondé de sources d’information tantôt crédibles, tantôt douteuses, souvent contradictoires, comment ne pas penser que certains – et je le dis sans condescendance - ne s’y perdront pas ? Levant y voit une révolution démocratique de l’information, où le citoyen est LIBRE de ne pas croire ce que disent les médias de masse et LIBRE de s’informer dans des médias « alternatifs » ou « citoyens ». J’y vois un maëlstorm virtuel où s’entrechoquent médias sérieux, blogues conspirationnistes, forums de discussion et, oui, agents de désinformation.

Pourquoi ne pas plutôt voir le journaliste « professionnel » comme celui ou celle qui gagne sa vie en séparant le bon grain de l’ivraie ?

Les médias ont le pouvoir d’influencer les décisions des citoyens, un état de fait non sans conséquences dans une démocratie. Faisons donc en sorte que l’information y soit traité de façon responsable, juste et éthique. Je soutiens la création de ce titre, et je ne m’en sens qu’autant indépendant et encore plus imputable. Tant mieux pour le citoyen.

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